Nous vous entretenions hier de la réaction vis-à-vis de l'accident de Tchernobyl du professeur Keith Baverstock, qui a dirigé pendant 10 années le département de radioprotection de l'Organisation Mondiale de la Santé (WHO). Pour aller un peu plus loin dans l'analyse d'une modification génétique radio-induite, voici quelques extraits de l'interview que le professeur Baverstock a donné à l'IPPNW (Association Internationale des Médecins pour la Prévention de la Guerre Nucléaire, prix Nobel de la Paix 1985). L'accentuation en gras a été effectuée par nos soins.

IPPNW : Que pensez-vous de l'étude actuelle menée par l'OMS et l'AIEA sur les conséquences de l'accident de Tchernobyl ?
KB : Ma principale critique est que cette étude prétend clore le cas de Tchernobyl. En fait, 20 années ont passé depuis l'accident et cette période est bien trop courte pour tirer des conclusions définitives. Réfléchissez au fait que l'on commençait tout juste à déduire que la leucémie était un des effets des radiations 20 années après le bombardement atomique du Japon ! Or, 24 années après cet événement, nous avons remarqué l'augmentation d'autres types de cancer puis vers 1990, les premières maladies radio-induites non-cancéreuses étaient détectées.
De plus, les auteurs [de l'étude AIEA sur Tchernobyl] ont déduit que le cancer de la thyroïde pouvait être soigné dans 99% des cas étudiés. Ceci n'est pas un argument recevable car nous ne savons pas encore si un nouveau type de cancer thyroïdien présentant un taux de morbidité plus important ne peut apparaître. Nous observons déjà des modifications légères des études histologiques et des types de carcinomes thyroïdiens. Nous observons également des périodes de développement différentes ce qui peut suggérer des typologies de cancer différentes.
Une maladie comme le carcinome thyroïdien n'est en aucun cas quelque chose d'insignifiant comme l'étude le suggère. S'il se développe chez un enfant, il représente un fardeau important durant la période de croissance et les dommages qu'il induit sont actuellement sous-estimés. Il est bien trop tôt pour tenter de clôturer le dossier Tchernobyl.
Un autre effet étrange se présente sous la forme d'une instabilité de microsatellites [séquençage d'ADN particulier NDT] qui a été découverte chez les enfants de parents qui ont été exposés à la radioactivité consécutive à l'accident de Tchernobyl et qui a pu être reproduit ultérieurement en laboratoire. Nous ignorons pour l'instant si un déficit sanitaire quelconque peut être directement induit par cette mutation génétique mais nous savons déjà qu'une espèce "d'instabilité génétique trans-générationnelle" se développe puis s'affaiblit au fil des générations.
IPPNW : Que sait-on aujourd'hui des autres effets sanitaires ?
KB : Il n'y a eu en vérité aucune étude sérieuse et de grande envergure effectuée sur les apparitions de tumeurs solides [carcinomes] comme les cancers du sein, gastriques ou pulmonaires. Personne ne s'est intéressé de manière objective a ces effets potentiels. A la place de ceci, nous avons pu constater que l'OMS a utilisé une méthode partisane et condescendante pour traiter le problème. Ceci m'affecte beaucoup, principalement parce que cette action a amené cette étude de l'OMS a être citée en référence par les médias qui reprenaient le discours suivant : "Tout ceci n'est pas si grave après tout."
IPPNW : L'AIEA a publié un communiqué de presse au sujet de l'étude ; quelle est votre attitude ?
KB : L'AIEA veut minimiser les conséquences de l'accident ! Le communiqué de presse renforce encore cette stratégie initiée par l'étude elle-même et c'est totalement inacceptable. Lors de la conférence sur Tchernobyl qui s'est déroulée à Vienne en septembre 2005, des critiques se sont immédiatement développées dans l'auditoire une fois le communiqué de presse présenté et de nombreux participants ont été consternés.
IPPNW : L'AIEA ne présente-t-elle pas un conflit d’intérêt manifeste dans cette affaire ? Si l'on se reporte à ses statuts, son objectif principal n'est-il pas la promotion de l'énergie nucléaire dans le monde entier ?
KB : L'AIEA a déclaré de manière officielle qu'elle agit de manière complètement indépendante au regard de l'industrie nucléaire et que son mandat ne concerne que la promotion de la technologie nucléaire comme dans le domaine de la médecine nucléaire. Ceci dit, de nombreux membres éminents de l'agence sont également de féroces défenseurs de l'énergie nucléaire. Ils croient de manière quasi-religieuse que l'énergie nucléaire est une cause valide - et ceci renforce bien sûr l'opinion de certaines personnes, attirées par une organisation comme l'AIEA.
IPPNW : Le contrat passé entre l'AIEA et l'OMS aurait-il manifesté une espèce de censure ayant mené à des actions de contrôle de l'information disponible ?
KB : Je ne sais pas ; J'ai trouvé ledit contrat relativement anodin si on le compare à ce qu'est la coopération affichée dans les faits par les deux organisations. Le problème principal est que le comité exécutif de l'AIEA est absolument compétent en ce qui concerne les questions nucléaires alors que l'OMS ne l'est pas ; ce dernier organisme est très timoré quand il discute avec l'AIEA au point que, pour des raisons hiérarchiques, les experts subalternes de l'OMS ne sont pas invités aux sessions importantes. Tout ceci mène à une situation étrange en réunion comme par exemple des experts en eau menant les débats en commission radiologique de l'OMS !
IPPNW : Qui donc pourrait mener des études absolument objectives sur les conséquences de Tchernobyl ?
L'OMS ne peut pas mener à bien cette tâche car elle ne dispose pas des compétences requises et s'est nettement trop politisée au cours des dernières années. Il aurait du y avoir une assemblée coopérant au niveau international car il est évident qu'une seul pays ne peut remplir cette tâche.
Synthèse et historique des différentes études "Tchernobyl"
- 26 avril 1986 : explosion du réacteur n°. 4 de la centrale "Lénine" de Tchernobyl, URSS
- 1989 : le régime communiste commence à vaciller, les crédits et les structures Russes s'épuisent ; les autorités du pays mandatent l'OMS qui délègue une première mission de l'AIEA
- 1990 : Le professeur Baverstock note qu'une vingtaine de cas d'une forme rare de maladie de la thyroïde ont été découverts sur les enfants de la région de Tchernobyl
- Décembre 1991 : l'AIEA reporte sur la base de données Soviétiques erronées [?] que l'accident n'a pas occasionné de maladies radio-induites
- 1992 : le Japon donne 20 millions de dollars à l'OMS pour lancer une deuxième étude sur les maladies thyroïdiennes, sanguines et cérébrales in-utero. L'étude n'ira pas à son terme, faute de moyens suffisants (1995) ; une troisième étude sera initiée, toujours en 1992, par l'OMS et l'Union Européenne qui ne débouchera elle non plus sur aucun résultat, malgré des rallonges financières du G7 et l'OCDE. Keith Baverstock note à cette occasion que la seule industrie qui n'ait jamais mis la main à la poche pour tenter de financer une étude sur Tchernobyl est l'industrie nucléaire elle-même.
- l'UNSCEAR a également publié quelques études d'importance limitée, tout comme les budgets qui y sont maintenant affectés
- 2002, nouvel appel du secrétaire général adjoint de l'ONU Kenzo Oshima pour un ultime élan de solidarité internationale ; cet appel n'a entraîné aucun nouveau financement

En 2002, au centre de diagnostic de Bryansk, à 350 Km de Tchernobyl, le chef du service génétique Naikolaï Rivkind avoue tristement : "L'expérience de l'accident de Tchernobyl - aussi triste soit-elle - aurait du être une mine d'or pour le monde scientifique... Nous ne disposons plus que de deux années [de financement] au plus pour tout organiser aussi je perds espoir." De fait aujourd'hui, l’hôpital de Bryansk a juste les moyens nécessaires pour traiter sommairement les malades les plus graves et en aucun cas pour étudier quoique ce soit ; pour les autres, il reste... la pectine de pomme.
Source : Interview du Pr. Keith Baverstock par le Dr Watermann de l'IPPNW (Anglais)
EDIT du 14/10/11 : Une ultime requête de financement spécifique auprès de la Commission Européenne
sur le point d'échouer
Un groupement international d'experts (ARCH) a sollicité en 2010 auprès de la Commission Européenne le financement d'une nouvelle étude sur les retombées sanitaires de l'accident de Tchernobyl. L'enveloppe initiale était estimée à environ 1 Mero (Million d'Euros) avec un budget de fonctionnement annuel équivalent. Il semble que la CE soit sur le point de décliner cette proposition pour s'orienter vers la mise en place d'une étude plus globale et qui ne se limiterait pas à une zone géographique limitée.
La mise en place de cette nouvelle étude (MELODI) signerait en fait, d'après le professeur Baverstock, la mise à mort définitif des études spécifiques gravitant autour de l'accident de Tchernobyl.
Source : nature (30/9/11, Anglais)
IPPNW : Que pensez-vous de l'étude actuelle menée par l'OMS et l'AIEA sur les conséquences de l'accident de Tchernobyl ?
KB : Ma principale critique est que cette étude prétend clore le cas de Tchernobyl. En fait, 20 années ont passé depuis l'accident et cette période est bien trop courte pour tirer des conclusions définitives. Réfléchissez au fait que l'on commençait tout juste à déduire que la leucémie était un des effets des radiations 20 années après le bombardement atomique du Japon ! Or, 24 années après cet événement, nous avons remarqué l'augmentation d'autres types de cancer puis vers 1990, les premières maladies radio-induites non-cancéreuses étaient détectées.
De plus, les auteurs [de l'étude AIEA sur Tchernobyl] ont déduit que le cancer de la thyroïde pouvait être soigné dans 99% des cas étudiés. Ceci n'est pas un argument recevable car nous ne savons pas encore si un nouveau type de cancer thyroïdien présentant un taux de morbidité plus important ne peut apparaître. Nous observons déjà des modifications légères des études histologiques et des types de carcinomes thyroïdiens. Nous observons également des périodes de développement différentes ce qui peut suggérer des typologies de cancer différentes.
Une maladie comme le carcinome thyroïdien n'est en aucun cas quelque chose d'insignifiant comme l'étude le suggère. S'il se développe chez un enfant, il représente un fardeau important durant la période de croissance et les dommages qu'il induit sont actuellement sous-estimés. Il est bien trop tôt pour tenter de clôturer le dossier Tchernobyl.
Un autre effet étrange se présente sous la forme d'une instabilité de microsatellites [séquençage d'ADN particulier NDT] qui a été découverte chez les enfants de parents qui ont été exposés à la radioactivité consécutive à l'accident de Tchernobyl et qui a pu être reproduit ultérieurement en laboratoire. Nous ignorons pour l'instant si un déficit sanitaire quelconque peut être directement induit par cette mutation génétique mais nous savons déjà qu'une espèce "d'instabilité génétique trans-générationnelle" se développe puis s'affaiblit au fil des générations.
IPPNW : Que sait-on aujourd'hui des autres effets sanitaires ?
KB : Il n'y a eu en vérité aucune étude sérieuse et de grande envergure effectuée sur les apparitions de tumeurs solides [carcinomes] comme les cancers du sein, gastriques ou pulmonaires. Personne ne s'est intéressé de manière objective a ces effets potentiels. A la place de ceci, nous avons pu constater que l'OMS a utilisé une méthode partisane et condescendante pour traiter le problème. Ceci m'affecte beaucoup, principalement parce que cette action a amené cette étude de l'OMS a être citée en référence par les médias qui reprenaient le discours suivant : "Tout ceci n'est pas si grave après tout."
IPPNW : L'AIEA a publié un communiqué de presse au sujet de l'étude ; quelle est votre attitude ?
KB : L'AIEA veut minimiser les conséquences de l'accident ! Le communiqué de presse renforce encore cette stratégie initiée par l'étude elle-même et c'est totalement inacceptable. Lors de la conférence sur Tchernobyl qui s'est déroulée à Vienne en septembre 2005, des critiques se sont immédiatement développées dans l'auditoire une fois le communiqué de presse présenté et de nombreux participants ont été consternés.
IPPNW : L'AIEA ne présente-t-elle pas un conflit d’intérêt manifeste dans cette affaire ? Si l'on se reporte à ses statuts, son objectif principal n'est-il pas la promotion de l'énergie nucléaire dans le monde entier ?
KB : L'AIEA a déclaré de manière officielle qu'elle agit de manière complètement indépendante au regard de l'industrie nucléaire et que son mandat ne concerne que la promotion de la technologie nucléaire comme dans le domaine de la médecine nucléaire. Ceci dit, de nombreux membres éminents de l'agence sont également de féroces défenseurs de l'énergie nucléaire. Ils croient de manière quasi-religieuse que l'énergie nucléaire est une cause valide - et ceci renforce bien sûr l'opinion de certaines personnes, attirées par une organisation comme l'AIEA.
IPPNW : Le contrat passé entre l'AIEA et l'OMS aurait-il manifesté une espèce de censure ayant mené à des actions de contrôle de l'information disponible ?
KB : Je ne sais pas ; J'ai trouvé ledit contrat relativement anodin si on le compare à ce qu'est la coopération affichée dans les faits par les deux organisations. Le problème principal est que le comité exécutif de l'AIEA est absolument compétent en ce qui concerne les questions nucléaires alors que l'OMS ne l'est pas ; ce dernier organisme est très timoré quand il discute avec l'AIEA au point que, pour des raisons hiérarchiques, les experts subalternes de l'OMS ne sont pas invités aux sessions importantes. Tout ceci mène à une situation étrange en réunion comme par exemple des experts en eau menant les débats en commission radiologique de l'OMS !
IPPNW : Qui donc pourrait mener des études absolument objectives sur les conséquences de Tchernobyl ?
L'OMS ne peut pas mener à bien cette tâche car elle ne dispose pas des compétences requises et s'est nettement trop politisée au cours des dernières années. Il aurait du y avoir une assemblée coopérant au niveau international car il est évident qu'une seul pays ne peut remplir cette tâche.
Synthèse et historique des différentes études "Tchernobyl"
- 26 avril 1986 : explosion du réacteur n°. 4 de la centrale "Lénine" de Tchernobyl, URSS
- 1989 : le régime communiste commence à vaciller, les crédits et les structures Russes s'épuisent ; les autorités du pays mandatent l'OMS qui délègue une première mission de l'AIEA
- 1990 : Le professeur Baverstock note qu'une vingtaine de cas d'une forme rare de maladie de la thyroïde ont été découverts sur les enfants de la région de Tchernobyl
- Décembre 1991 : l'AIEA reporte sur la base de données Soviétiques erronées [?] que l'accident n'a pas occasionné de maladies radio-induites
- 1992 : le Japon donne 20 millions de dollars à l'OMS pour lancer une deuxième étude sur les maladies thyroïdiennes, sanguines et cérébrales in-utero. L'étude n'ira pas à son terme, faute de moyens suffisants (1995) ; une troisième étude sera initiée, toujours en 1992, par l'OMS et l'Union Européenne qui ne débouchera elle non plus sur aucun résultat, malgré des rallonges financières du G7 et l'OCDE. Keith Baverstock note à cette occasion que la seule industrie qui n'ait jamais mis la main à la poche pour tenter de financer une étude sur Tchernobyl est l'industrie nucléaire elle-même.
- l'UNSCEAR a également publié quelques études d'importance limitée, tout comme les budgets qui y sont maintenant affectés
- 2002, nouvel appel du secrétaire général adjoint de l'ONU Kenzo Oshima pour un ultime élan de solidarité internationale ; cet appel n'a entraîné aucun nouveau financement
En 2002, au centre de diagnostic de Bryansk, à 350 Km de Tchernobyl, le chef du service génétique Naikolaï Rivkind avoue tristement : "L'expérience de l'accident de Tchernobyl - aussi triste soit-elle - aurait du être une mine d'or pour le monde scientifique... Nous ne disposons plus que de deux années [de financement] au plus pour tout organiser aussi je perds espoir." De fait aujourd'hui, l’hôpital de Bryansk a juste les moyens nécessaires pour traiter sommairement les malades les plus graves et en aucun cas pour étudier quoique ce soit ; pour les autres, il reste... la pectine de pomme.
Source : Interview du Pr. Keith Baverstock par le Dr Watermann de l'IPPNW (Anglais)
EDIT du 14/10/11 : Une ultime requête de financement spécifique auprès de la Commission Européenne

Un groupement international d'experts (ARCH) a sollicité en 2010 auprès de la Commission Européenne le financement d'une nouvelle étude sur les retombées sanitaires de l'accident de Tchernobyl. L'enveloppe initiale était estimée à environ 1 Mero (Million d'Euros) avec un budget de fonctionnement annuel équivalent. Il semble que la CE soit sur le point de décliner cette proposition pour s'orienter vers la mise en place d'une étude plus globale et qui ne se limiterait pas à une zone géographique limitée.
La mise en place de cette nouvelle étude (MELODI) signerait en fait, d'après le professeur Baverstock, la mise à mort définitif des études spécifiques gravitant autour de l'accident de Tchernobyl.
Source : nature (30/9/11, Anglais)

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